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85 ANS : PHILIPPE BOUVARD



Philippe Bouvard, dont L’humour de Philippe Bouvard ne se dément jamais. En guise d’hommage plus nourri, voici, précieusement gardé dans les archives d'Alain Zenner, ce bloc-notes qu’il consacra dans Le Figaro à son 85e anniversaire :


« Me retrouvant à califourchon sur deux siècles, j’appréhende que la promenade, commencée jour pour jour huit décennies et demie, touche bientôt à sa fin.


« J’ai espéré d’abord qu’en mourant avant 30 ans je laisserais l’image d’un éternel ado comme James Dean ou Claude François. Je ne me suis résigné qu’ensuite à devenir un adulte. Mais ce n’est qu’assez récemment, et alors que je revendiquais mon statut d’ ‘’encore jeune’’ que je me suis soudain senti très vieux. Pourtant, afin de retarder les échéances, j’avais multiplié les précautions : apparence juvénile prolongée au-delà du convenable ; célébration expéditive des anniversaires ; oubli du passé ; nombre inchangé de projets d’avenir ; rejet du sport afin que, l’âge venant, mes contre-performances soient toujours les mêmes ; abandon des accessoires vestimentaires générationnels comme le nœud papillon, la ceinture de flanelle et les fixe-chaussettes ; tentative maladroite pour parler comme mes petits-enfants, auxquels j’ai enjoint de m’appeler par un diminutif de mon prénom plutôt que grand-père ou papy ; familiarité conservée très tard avec les plaisanteries de garçon de bain turc, les gauloiseries et les contrepèteries ; absence répétée aux baptêmes ; consultation systématique des docteurs ‘‘tant mieux’’ et confiance aveugle en mon ophtalmo. S’agissant des dangers de la table, j’ai souvent choisi de creuser ma tombe avec une fourchette à escargots ; j’ai arrêté l’alcool à 22 ans ; j’ai renoncé au tabac à 35, à manger des champignons à 40 et à appuyer dessus à 70. Enfant, je me suis éloigné de la religion parce que les religieux essayaient de se rapprocher de moi. Non sans déplorer que, quand mes culottes se sont allongées, ils se soient désintéressés de ma belle âme. J’ai travaillé beaucoup avant l’âge de la retraite et davantage après parce que l’endormissement de mes vices me laissait plus de temps libre.


« Plus tout à fait sur terre, pas encore dessous, je conserve les apparences de la vie. Je parle, je dicte, je téléphone, je me tiens au courant de la moindre mutation d’une époque que j’ai déjà quittée. J’entretiens avec moi-même des rapports de plus en plus spéculaires. Je vois mon ombre passer dans des décors où je ne pose plus les pieds. Je ne me sens plus tout à fait propriétaire de maisons que j’ai l’impression d’avoir vendues en viager. Mes copains d’enfance vont de cliniques en hôpitaux. Avec l’espoir toujours déçu de bénéficier des mêmes traitements prometteurs que les rats de laboratoire. Le trou de la Sécu avant celui du cimetière. Un jour, nous serons radiés du monde des vivants encore plus prestement qu’un chômeur en fin de droits de la liste des indemnisés. J’ai des enfants, j’ai des petits-enfants, dans quelque jours je serai arrière-arrière-grand-père. Mes premières photos sont en sépia. On ne développe même plus les dernières. Jamais les hommes ne m’ont paru aussi moches et la nature aussi belle. Je perçois moins distinctement les méchancetés et les bêtises. Mais je me garde bien de me plaindre en songeant que Mme de Staël disait de l’auteur des Mémoires d’outre-tombe : ‘‘Monsieur de Chateaubriand croit qu’il devient sourd parce qu’il n’entend plus parler de lui.


« Mes bons moments sont encore nombreux mais épars : le passage d’une jolie femme ; la saveur d’un paris-brest ; quelques notes de Mozart ; le regard d’un chien fidèle ; l’annonce de l’éradication d’une ancienne maladie remplacée dès le lendemain par une nouvelle. Mon bilan est correct : pas un jour de chômage ; deux nuits (très distantes) d’hospitalisation ; un arrêt maladie de 24 heures. Ainsi aurai-je vécu pour assister à l’apparition de l’homme sur la Lune et à la disparition de la littérature de notre planète. Série de flashs : le mur de Berlin une nuit d’hiver ; la rupture du barrage de Malpasset ; le carnaval de Rio ; Bardot me tombant dans les bras. Notre destin m’apparaît à l’image de ces bolides de Formule 1 qui vont de plus en plus vite pour n’arriver nulle part. Trop d’hommes ont disparu pour que la mort soit inhumaine mais elle demeure fantasque, ludique et cruelle.


« Devenir centenaire n’a plus guère d’intérêt depuis que, débordés par le nombre croissant de patriarches d’aveux, les sous-préfets ont cessé de venir les aider à souffler les bougies de leur gâteau. Dans le meilleur des cas, je vais me retrouver nonagénaire. Avec de fortes raisons de penser que, si le plus gros est passé, le pire reste à venir. De temps à autre, je recevrai un comédien retraité auquel j’ai mis le pied à l’étrier dans sa jeunesse. Je me déciderai enfin à rédiger un testament afin de léguer au musée de la Radio ces implants qui m’ont coûté si cher. Si je souffre, je n’en piperai mot afin d’éviter l’euthanasie. Si, par miracle, je trouve la foi, je craindrai le moment où un proche, après m’avoir dit ‘‘tu nous enterreras tous ! ’’, m’annoncera que le curé arrive avec les derniers sacrements. Mea culpa, mon père, je ne me suis pas assez méfié du Diable, incarné par le temps qui passe… »


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